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Les Autrichiens de Cazaux-Debat - quatrième partie : les bûcherons et charbonniers de Cazaux-Debat

par amisdecazaux 8 Mai 2012, 22:44 les Autrichiens de Cazaux-Debat

France, Hautes-Pyrénées, été 1940


Juillet 1940 : il fait froid et il pleut. C’est un été pourri. Un couple d’Autrichiens arrive à Lannemezan. Comme beaucoup, ils ont fui l’avancée de l’armée allemande. Et finalement ils ont trouvé refuge dans un entrepôt de bois. Ils y retrouvent un autre groupe d’autrichiens, démobilisés à Toulouse. Ces derniers faisaient partie  des compagnies de travailleurs étrangers utilisés par l’armée française pour différents travaux prés du front. Lors de la débâcle de l’armée française, ils ont réussi à se replier jusqu’à Toulouse. Ensuite, ils sont arrivés là, dans un entrepôt de bois, à Lannemezan.


Irène et Harry Spiegel se sont rencontrés en Espagne, à Mataro où se trouvait un important hôpital militaire des Brigades Internationales pendant la guerre d’Espagne.

http://www.dailymotion.com/video/x1yna8_hommage-aux-brigades-internationale_creation

Les-Spiegel.jpgIrène et Harry Spiegel - Photo prise en 1945

 
Mabel Irène Goldin avait 27 ans quand elle est arrivée en Espagne. Juive new-yorkaise, elle s’était portée volontaire dans l’équipe du docteur Barsky et faisait partie de la brigade Lincoln. Elle a adhéré au Parti communiste en Espagne, en octobre 1937. Elle a d’abord était affectée en unité d’urgence, où elle fut blessée.  Elle fut ensuite affectée à l’hôpital britannique puis à Mataro. C’est là qu’elle fit la connaissance de Harry Spiegel, blessé sur le front de l’Ebre est conduit à l’hôpital de Mataro.

http://www.batallaebre.org/french/batallaebre.php

spiegel harry 2[1]

Harry Spiegel à Mataro, joue de la guitare pour un groupe d'enfants

 

Ils s’épousèrent en septembre 1938, au moment de la dissolution des brigades. Elle rencontra aussi Françoise Brauner, médecin français d’origine autrichienne. A Marseille en 1939, Irène Spiegel essaye d’obtenir un visa pour les Etats-Unis pour son mari, Harry Spiegel. Marseille est, à cette époque, une ville où les réseaux progressistes américains sont très actifs. Ils cherchent à venir en aide aux réfugiés, en particuliers juifs ou républicains espagnols pour les aider à émigrer en Amérique. Harry Spiegel n’obtint pas de visa : en 1939, il semble qu’il ait été interné en tant qu’ « étranger hostile ». A ce moment là, les communistes sont suspects d’entente avec l’Allemagne et les Autrichiens sont considérés comme Allemands. Madame Spiegel, américaine, a dû réussir à obtenir la libération de son mari. Ils sont ensemble ensuite près de Paris, au château de la Guette, avec les époux Brauner, spécialistes des traumatismes des conflits armés sur les enfants (Françoise Brauner est médecin et Alfred Brauner, pédagogue). Ils assistent des enfants juifs réfugiés.

http://paris.blog.lemonde.fr/2008/07/15/a-la-memoire-des-enfants-de-la-%C2%ABguerre%C2%BB-dessins-collectes-par-alfred-et-francoise-brauner/
Les Spiegel sont juifs, communistes, anciens combattants de la guerre d’Espagne et Harry Spiegel est considéré comme ressortissant du Reich allemand par les autorités d’occupation. Il importe pour eux de gagner la partie de la France qui n’est pas occupée par l’armée allemande. Pétain vient tout juste d'obtenir les pleins pouvoirs. Et la convention d’armistice qu’il a signée le 22 juin prévoit la livraison, par le gouvernement qu’il incarne, des ressortissants allemands et autrichiens présents sur le sol français. Ces derniers doivent donc s’organiser pour éviter d’être internés et trouver des refuges. C’est plus facile en zone Sud.


Prés de Lannemezan se trouve un couple d’Autrichiens en lien avec les responsables en France du KPÖ, le parti communiste autrichien. Il s’agit de Ernst Blaukopf et de Trude Weisel, qui se cachaient dans une famille suisse à La Barthe de Neste. La responsable du KPÖ à Toulouse, Gerti Schindl, connaît leur présence et celle des Spiegel. Harry Spiegel, ancien commissaire politique (officier en charge de l’intendance et de la discipline politique) dans une unité des brigades internationales, a une compétence particulièrement précieuse : il parle français. C’est pourquoi Gerti Schindl envoie à Lannemezan un groupe de quatre Autrichiens qui viennent d’être démobilisés à Toulouse. Ils s’appellent Josef Gradl, Enst Kuntschik, Karl Auer et Frantz  Gögginger.

gradl-josef-1-.jpg

Josef Gradl, en uniforme des Brigades internationales
Eux aussi sont des anciens de la guerre d’Espagne. Dans le groupe, le plus expérimenté est Josef Gradl. En février 1934, il était dans les immeubles de la cité Karl Marx de Vienne. Il résistait aux milices des austro-facistes qui attaquaient au canon les miliciens socialistes et les militants communistes. Tous sont des anciens de la guerre d’Espagne. Ils ont connu les camps dit « de réfugiés » ou même « d’accueil » du Roussillon, de Gurs, du Vernet.

certificat-de-demobilisation.jpg

Certificat de démobilisation de J. Gradl, obtenu en 1939 à la frontière franco -espagnole et délivré par la Société des Nations

 

En 1940, ils ont eu à choisir : s’engager dans la légion étrangère de l’armée française,  rester dans les camps ou s’engager dans les compagnies de travailleurs étrangers (CTE). C’est l’époque du pacte germano-soviétique. En principe, pour les militants communistes, l’heure n’est pas au combat contre l’Allemagne d’Hitler. Mais ils sont autrichiens, résistants au régime national-socialiste d’Hitler, leur pays est occupé. Alors, ils optent pour les CTE. En juin 1940, ils sont derrière les armées françaises dans le Doubs. Il faut se replier. Ils arrivent jusqu’à Avignon, puis Marseille et de là, ils gagnent Toulouse par le train. Là, ils retrouvent Gerti Schindl, leur camarade du KPÖ, qui les envoie se faire démobiliser afin que leur situation soit en règle. Avec la complicité d’un militaire français, ils se procurent les papiers de démobilisation. Puis ils se rendent à Labarthe de Neste.

 

conges.jpg

Ce document a été volé dans une caserne de Toulouse, avec le tampon. Certificat de congés, il permettait de se déplacer - document conservé par J. Gradl, Alfred Klahr Gessellschaft


Dans l’entrepôt de bois, Harry Spiegel a noué des contacts avec un entrepreneur, monsieur Peyrouton. Ce dernier a compris que la France allait avoir besoin de charbon de bois. Le pays est isolé et risque de manquer de ressources énergétiques. Il cherche des personnes payées à la tâche pour exploiter les forêts de Barrancoueu et de Cazaux-Debat. C’est un travail particulièrement pénible, et mal payé. Mais monsieur Peyrouton connaît les gendarmes, et le groupe devrait être tranquille dans la montagne. C’est ainsi que les cinq Autrichiens s’installent dans une cabane à quelques kilomètres du col d’Aspin. C’est un paysan, un certain Maurice Fontan, qui leur prête.

 

Le lien ci-dessous montre un exemple de four à charbon utilisé par les Autrichiens dans les forêts de Barrancoueu et de Cazaux-Debat : celà donne une idée du travail à accomplir, 6 jours sur 7 pour remplir ces fours :

http://energies2008chapareillan.over-blog.fr/article-22234749-6.html#comment33825806


Le groupe s’étoffe. Richard Sehr et Paul Jellinek se sont évadé du camp de Saint Cyprien, dans les Pyrénées Orientales, où ils étaient internés pour être remis aux autorités allemandes. Grâce au réseau d’appuis communistes à l’extérieur du camp, ils gagnent Toulouse en train, puis Lannemezan où Harry Spiegel les récupère pour les amener à la cabane du col d’Aspin. Harry Spiegel et Richard Sehr se connaissent. Comme l’a expliqué Paul Jellinek, ancien artilleur pendant la guerre d’Espagne : « ils étaient ensemble dans l’infanterie ».

paul-jellinek.jpg

Paul Jelinek dans un camp (en haut à droite)


A ce moment là, le groupe a reçu la visite de l’un des responsables du KPÖ en France, Zalel Schwager. Ce dernier demande trois volontaires pour reprendre la résistance en Autriche. Enst Kuntschik, Karl Auer et Frantz  Gögginger ne sont pas juifs comme Harry Spiegel, ils ne sont pas connus de la police politique autrichienne comme Josef Gradl. Ce sont donc eux qui se portent volontaires. Ils sont arrêtés le 16 décembre 1940 à Paris. Incarcérés, Enst Kuntschik, et Frantz  Gögginger sont déportés à Dachau le 6 juin1941 jusqu’à la libération du camp le 29 avril 1945. Karl Auer est déporté au camp de concentration de Flossenbürg. Il est libéré également à la libération du camp, en avril 1945.

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Ernst Kuntschik à la Gestapo de Vienne - Source : DÖW


L’hiver 1940-1941 est rude. Les conditions de vie sont difficiles. Le travail est très pénible. Les conditions pour trouver de la nourriture, difficile. Le groupe se ravitaille dans une ferme, peut-être celle de Fontan. Les repas sont constitués de haricots et de petits pois. Le groupe arrive à s’approvisionner de façon plus ou moins régulière en lait.

 
De Barrancoueu à Cazaux-Debat


Harry Spiegel est entré en relations avec une amie de Gaby Fisse, l’institutrice du village de Barrancoueu, où ils se trouvent à ce moment là. Elle s’appelle Andrée Fourasté, elle est institutrice à Cazaux-Debat et son aide se révèle particulièrement précieuse. Elle trouve un logement à Arreau pour Irène Spiegel, qui est enceinte. Début 1941, Harry Spiegel peut quitter la cabane de bûcherons qu’il partage avec ses camarades pour loger avec sa femme, qui accouche à Arreau d’un petit Pierre. Andrée Fourasté procure au groupe deux kilos de pain par jour : c’est la fille du boulanger. Enfin, elle trouve un logement pour tout le monde à Cazaux-Debat, où les bûcherons doivent ouvrir un nouveau chantier et transporter leurs fours à bois. C’est une maison semi meublée, qui dispose de l’électricité, de plusieurs chambres, et d’une sortie vers l’arrière.


Le groupe reçoit la visite d’Albert Hirsch, puis de Josef Meisel pendant l’hiver 1940-1941. Il s’agit de deux responsables du KPÖ qui viennent leur dispenser des formations politiques le dimanche, les aident aussi pour le travail du bois. Albert Hirsch a remplacé Zalel Schwager car ce dernier ne pouvait pas les aider physiquement. Josef Meisel est menuisier. Aussi, il apporte des compétences techniques utiles à leur travail de bûcherons et de charbonnier. Il les forme aussi sur l’histoire du mouvement ouvrier, celle de l’URSS, les techniques de propagande, etc. Paul Jelinek, très impressionné par les connaissances de ses camarades, dira néanmoins dans ses mémoires : « Dieu merci, nous avons suivi la formation courte ».


Deux autres personnes les rejoignent. Jan Gredler s’était échappé d’une compagnie de travailleurs étrangers, alors utilisés par le Régime de Vichy sur différents chantiers. Arrêté par les gendarmes, il indique à ces derniers qu’il rejoignait les Autrichiens de Cazaux-Debat. Deux membres du groupe sont donc allé à la gendarmerie, sans doute à Arreau, ont discuté avec les gendarmes qui ont laissé partir Jan Gredler avec les Autrichiens. Cet épisode, raconté par Paul Jelinek, montre comment le groupe a pu bénéficier du soutien des autorités locales, y compris les autorités de police.

 

Martha Guttmann, très malade, arrive à Cazaux-Debat en 1941. C’était une personnalité du KPÖ. Sa sœur, Anna Grün, était l’un des liens du groupe avec l’organisation. Elle était en contact avec Josef Gradl, le responsable du groupe. Martha Guttmann, s’occupe de l’intendance et de la cuisine. Elle souffrait de la polio. Son état a empiré en 1942. Avec l’appui des médecins, les docteurs Marquié et Mounicq, celle du maire de Tarbes, Maurice Trélut, et du directeur de l’hôpital de Tarbes, Marcel Billières, elle est admise à l’hôpital de Tarbes. C’est là qu’elle décède en octobre 1942, à l’âge de 46 ans.

 

Le groupe reçoit des visites : Fritz Heinrich, Oskar Grossmann, Fritz Weiss. Il est en contact avec des Autrichiens réfugiés à Bagnères de Bigorre, Othmar Strobl et Emil Huck.

 

Le groupe a peu de relations avec les habitants du village. Il aide néanmoins le maire, Pierre Ferrou, pendant la récolte en 1941 et 1942. C’est ainsi que ce dernier s’aperçoit que les Autrichiens n’ont pas de tickets de ravitaillement, tellement indispensables sous la France de Vichy. Il leur en procure. Il les aide aussi pour qu’ils aient des papiers administratifs en règle. Est-ce pour cette raison que le groupe reçoit tant de visites ?

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  Demande de carte d'identité établie pour J. Gradl par le maire de Cazaux-Debat

 

En avril 1941, le groupe achète une radio à Arreau. C’est ainsi qu’il apprend l’invasion de l’Union Soviétique. La reprise des actions de résistance est proche.

 

Le 11 novembre 1942, à la suite de l’invasion de la zone libre par l’armée allemande, le groupe n’est plus en sécurité dans la vallée du Louron.  Les Allemands viennent patrouiller jusque dans le village. Le groupe à même dû discuter avec eux en ce faisant passer pour français, et leur ont offert un verre de vin. La situation est dangereuse. Par ailleurs, chacun est prêt à reprendre une activité dans la résistance. La plupart des membres du groupe maîtrise maintenant suffisamment le français pour pouvoir se faire passer pour français auprès des troupes d’occupation. Serrurier, Josef Gradl maîtrise parfaitement l’imitation des tampons de la gendarmerie en utilisant une pomme de terre. L’organisation leur a préparé des points de chute et leur confie des missions.

 

L’organisation : la résistance communiste c’est organisée et structurée. Les communistes résistants français intègrent les Francs-tireurs et partisans français (FTPF) et les étrangers, les Franc-tireur et partisans – main d’œuvre immigrée (FTP-MOI). Au sein des FTP –MOI, les dirigeants, autrichien (Franz Marek), allemand (Otto Niebergall) et tchèque (Arthur London), ont été plus particulièrement chargés de mettre en place le TA, le travail antiallemand. Il s’agit de mener trois types d’actions :

 

- des actions de propagande par la distribution de journaux et de tracts auprès des forces d’occupation,
- un travail visant à prendre contact avec des soldats pour les amener, soit à organiser des réseaux au sein de la Wehrmacht,  soit de déserter pour rejoindre la Résistance,
- un travail d’infiltration de structures travaillant avec la Wehrmacht  pour obtenir des renseignements.

 

Jan Gredler, Josef Gradl, Richard Sehr : La Résistance à Lyon

 

Jan Gredler et Josef Gradl rejoignent Lyon et le réseau organisé par Paul Kessler et le docteur Emmanuel Edel.  Ils font de la propagande, du travail de contact et Josef Gradl fabrique de faux papiers.

 

Jan Gredler était agent de liaison avec les FTPF. Oskar Grossmann et Jan Gredler prenaient des risques pour effectuer leur mission. Ainsi, un soir ils décidèrent de se rendre en un lieu très fréquenté par l’armée allemande, très contrôlé et alors qu’ils savaient qu’un attentat à la bombe était programmé.

 

L’explosion eut lieu au moment et à l’endroit prévus. De nombreux soldats allemands furent tués ou blessés, et, les deux résistants furent atteints. Jan Gredler ne fut que légèrement blessé. Un soldat allemand devait l’amener à un poste de secours. Il  fit comprendre à ce soldat qu’il était en état de s’y rendre tout seul. Il a ainsi pu se sauver. Grièvement blessé, Oskar Grosmann avait perdu la vue. A l’hôpital, la Gestapo lui donna un voisin de chambre qui lui soutira de nombreuses informations, en prétendant être un camarade. Oskar Grosmann n’a pas survécu, et les informations communiquées ont causées de gros dégâts à la Résistance.

 

Jan Gredler participa à la libération de Lyon puis s’engagea dans le bataillon de libération autrichien en Yougoslavie en 1944. En 1945 il entra dans les services de la police de Vienne.

 

Début 1944, Josef Gradl rejoint la Yougoslavie, plus exactement la Slovénie, région qui était alors rattachée à l’Autriche. Il est chargé de se faire recruter comme ouvrier dans une usine d’armement en construction pour organiser le sabotage. Il est arrêté en juin 1944. Serrurier, il défait ses chaînes et s’enfuit, mais il est abattu et repris, grièvement blessé à la jambe. Les allemands décident de le faire soigner à l’hôpital de la ville, afin qu’il soit dans le meilleur état possible pour être fusillé. Le médecin de l’hôpital, un Yougoslave, le fait évader, mais il doit être amputé de la jambe. Après 1945, il rejoint la police de Vienne. Cela l’amène à travailler avec celui qui l’a interrogé, en Yougoslavie…

 

Richard Sehr n’était pas parvenu à apprendre le français. Aussi, en novembre 1942, pour ne pas qu’il soit repéré par les troupes d’occupation, il fut décidé de le cacher dans un endroit où les Allemands n’auraient pas idée d’aller le chercher. Il prit donc la direction de ce qui s’appelait alors l’asile d’aliénés de Lannemezan. Pour cela, le groupe obtint le soutien du maire de Lannemezan, également médecin, le docteur Paul Baratgin, ainsi que le médecin-chef de l’hôpital psychiatrique, « un algérien ». Josef Gradl a raconté qu’un jour, lui-même et Harry Spiegel ont rendu visite à Richard Sehr.  Une femme médecin leur a assuré qu’il allait déjà beaucoup mieux et qu’il était calme. Elle ne savait pas qu’il était là pour être caché des Allemands…

 

Fin 1942, Richard Sehr a été appelé par Paul Kessler à Lyon, où il a intégré un groupe de FTP avec Johann Scheiffele. Il fut utilisé comme « sous-marin » (agent de liaison) en Savoie. Il participa lui aussi aux combats de la libération.

 

« Maintenant, nous vous tenons, Meisel ! »

 

Après sa venue à Cazaux, Josef Meisel s’efforce de structurer le « travail anti allemand » (TA) à Bordeaux. Il est « instructeur » ou « inter  » pour le sud-ouest de la France, c'est-à-dire qu’il coordonne l’implantation des résistants autrichiens dans cette région et fait le lien entre eux et la tête de réseau à Paris. Fritz Weiss (Theodor Bobek), passé à Cazaux-Debat, était interprète dans un service de l’armée de l’air à Bordeaux, Alfred Lohner dans un service de l’artillerie et  Gottfried Ochshorn dans la marine. Ils avaient pour tâche principale la rédaction et la circulation d’un journal, Soldat im Western ainsi que d’autres publications anti-hitlériennes distribuées sous forme de tracts. Le premier rédacteur de ce journal fut le Brigadiste autrichien connu aussi bien en Espagne qu’en France sous le nom  de Viktor Müller. En janvier 1943, Lohner, Ochshorn et Weiss sont arrêtés à Bordeaux. Ils ont été dénoncés par un soldat. Ils sont enfermés au fort du Haa, la prison de Bordeaux, puis déportés à Mauthausen via le fort de Romainville à Paris. Alfred Lohner et Gottfried Ochshorn n’ont pas survécus.

 

A la fin de l’année 1942, Josef Meisel estime que pour lui aussi le moment est venu de rentrer en Autriche. Il arrive à Vienne sous le nom d’emprunt de Raymond Mesmer qu’il avait déjà dans la Résistance en France, avec comme couverture celle d’un Français volontaire pour le travail dans le Reich. Il est envoyé par l’agence pour l’emploi à la grande ébénisterie de Koschtz à Meidling. Arrêté à Vienne le 17 mai 1943, il est détenu plusieurs mois par la Gestapo et torturé au point d’envisager un moment un stratagème pour se suicider.

 

Meisel-a-la-Gestapo.jpgJosef Meisel à la Gestapo à Vienne (source DÖW)

 

Déporté à Auschwitz en février 1944, il entre en contact avec l’organisation clandestine du camp, le groupe de combat Auschwitz. Il raconte : « Je fus transféré à Auschwitz. Je pensais que l’on voulait me laisser en vie en tant que détenu de la police [il pouvait être interné soit comme détenu politique, soit comme juif, NDLR]. Mais au camp, où je rencontrai des camarades d’Espagne et de France, il s’avéra que j’étais destiné à la mort. Ils décidèrent donc d’organiser mon évasion. Cela prit des mois avant que j’ose la tenter ! Pour que des chiens ne puissent pas suivre mes traces, on m’avait trouvé de nouveaux vêtements. Pendant trois jours et trois nuits, on m’avait caché dans un ascenseur hors d’usage depuis longtemps, dont les portes étaient vissées. Le dispositif d’alarme était toujours mis en cas de tentatives de fuite, qui réussissaient rarement. Je pus m’enfuir le 22 juillet 1944. Je le dois à la Résistance du camp d’Auschwitz et aux partisans polonais qui opéraient près du camp et m’ont accueilli. Les partisans me cachèrent près de Cracovie chez des paysans, jusqu’en janvier 1945, quand cette région fut libérée.».

 

« Je suis Paul Jellinek, de Vienne, et je suis juif »

 

Paul Jellinek se rend d’abord à Lyon puis travaille à la poste militaire à Nîmes. Alors qu’il réalise un travail de propagande anti-nazie auprès des soldats de l’armée allemande,  il est arrêté. Il est questionné pendant 8 jours, battu et torturé. Le huitième jour, il finit par dire à l’homme qui le questionne, un Autrichien lui aussi. : « Je ne suis pas celui que vous pensez, je suis Paul Jellinek de Vienne et je suis juif ». Les coups cessèrent, il fut emprisonné à Marseille puis déporté à  Auschwitz au printemps 1943.

 

A l’arrivée, il a la chance de ne pas être conduit tout de suite dans la chambre à gaz. Il a de nouveau  la chance de ne pas rester dans le camp principal.  Il est envoyé le lendemain à Jawischowitz à dix kilomètres d’Auschwitz. Il y avait là-bas deux mines de charbon. Les prisonniers qui y travaillaient étaient pour beaucoup d’anciens mineurs allemands, en camp parfois depuis 1933. Ils avaient mis en place une organisation très efficace. Paul Jelinek a la chance, encore, de retrouver parmi les responsable de l’organisation de résistance quelqu’un qu’il a bien connu à Gurs. Ainsi, il est protégé et a droit à un morceau de pain de plus par jour. Ce détail a souvent fait la différence, surtout les 6 premières semaines de déportation. En janvier 1945, il est envoyé à Buchenwald lors de l’évacuation d’Auschwitz. Là encore, il connaît l’un des responsables de la résistance, et il a un poste dans un bureau. Membre de la résistance du camp, il fait partie de ceux qui prennent les armes, le 8 avril 1945, quelques heures avant la libération du camp par l’armée américaine.

 

Dans tous les camps, il existait une organisation de résistance. Celle mise en place à Auschwitz pouvait peser sur la rédaction des listes de détenus à transférer, à épargner. Elle pouvait détecter les mouchards, très nombreux, et les éliminer, soit physiquement, soit en les faisant muter. Les ouvriers travaillant dans les usines mettaient au point des systèmes de sabotage. L’organisation  réussit aussi à faire sortir des informations sur ce qui se passait à Auschwitz. Des lettres écrites par les prisonniers des usines furent remis aux ouvriers libres de ces usines qui les transmirent à l’extérieur et elles arrivèrent à Londres. C’est ainsi que fin 1943, Radio Londres donna des renseignements précis sur ce qui se passait dans le camp. L’action la plus spectaculaire de la résistance du camp fut le dynamitage du crématorium n°4, le 7 octobre 1944, par son commando. Au cours de cette action, 451 détenus se sont sacrifiés pour détruire le quart du dispositif d’extermination d’Auschwitz.

 

Le camp fut évacué le 18 janvier 1945.

 

Les Spiegel et la libération de Marseille

 

Harry Spiegel est à Marseille, avec sa femme et son fils. Il a intégré les FTP-MOI sous le nom d’Henri Verdier, et il infiltre en qualité d’interprète un service dépendant de la marine de guerre allemande.

http://www.museedelaresistanceenligne.org/doc/flash/texte/1696.pdf

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Croquis du port de Marseille réalisé par un membre des FTP-MOI infiltré, pour la BCRA, le service de renseignement de la France libre

 

 

L’action d’Irène Spiegel dans la MOI n’a pas été relatée dans le détail. Il convient d’indiquer que de nombreux réseaux d’américains proches du parti communiste ont travaillé à Marseille, en particulier pour exfiltrer les personnes en danger, notamment les juifs. Irène Spiegel travaillait avec ces personnes à la libération. 

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  Irène Spiegel au service des réfugiés espagnols, Marseille, 1946

 

Le 15 août 1944, une puissante armée alliée débarque sur les plages de Provence. Elle est composée majoritairement par l’armée française de libération, également appelée « armée d’Afrique ». Cette dernière comprend 90% de soldats venus d’Afrique du Nord, dont la moitié sont des magrébins. Ces troupes se sont particulièrement illustrées. Dans la campagne de Tunisie, en résistant avec de faibles moyens matériels aux troupes de Rommel. En Sicile  où les unités de tabors marocains assuraient sur les crêtes la couverture des troupes blindées américaines, devenant la terreur des « diables verts », les parachutistes allemands. Enfin, en Italie, cette même armée 1944, elle avait réussi à enfoncer les lignes allemandes autour de Monte Casino et dégager la route de Rome.


Le général Schaeffert  commande la place de Marseille. Il dispose de 17.000 hommes, de trente batteries et de cinquante points d'appui.


A Marseille, la résistance est relativement puissante. Elle peut compter sur 1500 combattants. Mais plusieurs groupes de résistants politiquement concurrents cherchent à prendre l’autre de vitesse.


Le 18 août, dans la soirée, les FTP-MOI, rompus aux techniques de la guerre urbaine, lancent l’insurrection. L’armée de libération est alors à 130 kilomètres, aux prises avec les défenseurs allemands de Toulon. Le 22 août, les Américains ont libéré l’arrière-pays varois et Aix en Provence. La route est coupée pour la Wehrmacht qui ne peut ni battre en retraite, ni acheminer des renforts vers Marseille. Le 23 août, les chars de l’armée française entrent dans Marseille. Vers 14 H, le général de Monsabert peut s'installer à l'hôtel de la XV° région.


La bataille de Marseille se déroule comme une mosaïque d'opérations particulières. Les FFI ont réussi à faire croire aux allemands que toute la ville était en arme. Les FTP puis les organisations socialistes ont dégagé les rues. Les allemands sont divisés dans 80 points de résistance, ils ont des problèmes de communication. Des renforts continuent à débarquer et affluent de Toulon, libérée. Les allemands se rendent le 28 août.

L’armée de Provence fonce vers le Nord pour prendre en tenaille les allemands qui replient du Sud – Ouest. Le 3 septembre, Lyon est libérée à son tour, 18 jours après le débarquement en Provence. Le 12 septembre 1944 à Dijon, l’armée venue de Normandie effectue la jonction avec l’armée qui a remonté les vallées du Rhône et de la Saône depuis la méditerranée.


La présence de patriotes autrichiens fut remarquée à Marseille, Arles, Nîmes, Lyon, Carcassonne, Alès et dans les villages de la Drôme.


En Normandie et à Paris : Zalel Schwager, Albert Hirsch et Franz Marek


Zalel Schwager exerça en Normandie des activités de coordinateur du TA avec le Front autrichien pour l’indépendance, l’organisation propre à la Résistance autrichienne mise en place pour revendiquer à la libération l’indépendance de l’Autriche. La Normandie était une région hautement stratégique, où les Allemands redoutaient, à juste titre, un débarquement allié. Quand celui –ci se produit, le 6 juin 1944, la résistance intérieure fait preuve d’une efficacité redoutable, tant en ce qui concerne le renseignement que les actes de sabotages.

 

Albert Hirsch a été arrêté en septembre 1942 dans la région parisienne (cf. l’article relatif à Georg Hirsch, l’enfant de Barrancoueu).  Franz Marek est à son tour arrêté et détenu à la prison de Fresnes. La veille du jour programmé pour son exécution, la deuxième division blindée de l’armée française en marche vers Paris libère la prison, après de très violent combats.

http://www.liberation-de-paris.gilles-primout.fr/efresnes.htm

Ensemble, Zalel Schwager et Franz Marek organisèrent le bataillon de partisans autrichiens en Yougoslavie. Le docteur Edel et Jan Gredler, notamment, se joignirent à eux. 


La résistance des autrichiens en France


En France, ils ont été ainsi des centaines d’Autrichiens à prendre une part active dans  la Résistance au sein de la section TA (Travail allemand) de la MOI (Main-d'oeuvre immigrée) ou directement dans les rangs des FFI ou des FTP. Leurs compétences linguistiques étaient utilisées pour infiltrer les services de police ou de renseignement (Gestapo ou la police militaire). Outre des informations précieuses, ils subtilisaient aussi des documents indispensables aux clandestins (Ausweiss, tampons officiels, papiers divers, etc.) et effectuaient des actions de propagande auprès des soldats allemands. Parmi ces résistants, des jeunes femmes remplissaient des missions extrêmement dangereuses mais capitales. Irma Schwager et Dora Schaul, alias Renée Fabre, qui ont survécu ou Irène Wosikowski et Trude Blaukopf qui ont été exécutées, sont, sans aucun doute, de véritables héroïnes. Selon Frantz Mareck, responsable du KPÖ en France, 150 résistants autrichiens appartenant à la section TA ont été arrêtés et assassinés. Celui-ci se demandait si ce sacrifice avait servit à quelque chose. Un épisode de la seconde guerre mondiale tant à le démontrer : le 22 août 1944, le fusiller-marin allemand Hans Stahlshmidt reçoit l’ordre de faire sauter le port de Bordeaux. Cette action aurait fait des centaines de morts parmi la population civile. En contact avec la résistance et face à l’impuissance de cette dernière, après avoir éloigné les sentinelles, il fait sauter le bunker de la rue Raze à Bordeaux, qui contenait les explosifs nécessaires à l’opération. Il trouve ensuite refuge auprès de la Résistance. Le Lieutenant-général Nake, commandant la 159ème division d’infanterie, privé d’explosifs, est contraint de négocier sa retraite avec la Résistance et abandonne la ville sans combattre. 

 

Après la guerre

 

Les Autrichiens sont rentrés chez eux en vainqueur, dans un pays libéré du nazisme, mais occupé jusqu’en 1955 par quatre armées étrangères.

http://www.affaa.fr/Pages/Liberation-de-l-Autriche.htm

Richard Sehr a immigré en Israël. Le groupe semble être resté en contact, malgré les dissensions politiques.

 

En 1972, Pierre Ferrou, ancien maire de Cazaux-Debat, a reçu la lettre suivante :

 

« Vienne, le 8 novembre 1972

A monsieur Ferrou, ancien maire de Cazaux-Debat, Hautes Pyrénées, France

Le 30ème anniversaire de l’occupation du territoire restant de la France par l’armée hitlérienne nous donne l’occasion de nous souvenir des terribles années de la terreur militaire, politique et de la répression spirituelle, exercées par les occupants allemands dans la France et ailleurs en Europe. En même temps, nous nous rappelons des innombrables victimes connues et inconnues, qui ont perdu leur vie pendant les années 1940 à 1944 sous la terreur sanglante de l’occupation par l’armée fasciste allemande.

De même, nous nous rappelons des douleurs et des souffrances que les occupants barbares hitlériens ont fait endurer au peuple français et à d’autres peuples européens.

En même temps, nous n’oublions pas les magnifiques exemples de bravoure, d’esprit de résistance et de solidarité que nombreux de Français ont témoigné dans la lutte contre l’ennemi abominable et cruel de toute L’humanité, Ies occupants allemands.

Avec des sentiments de reconnaissance extrême, il reste en notre mémoire la loyauté et Ie secours que les Français, et même l’administration française, ont démontré envers notre groupe de résistants autrichiens en France, pendant les années 1940 à 1944.

Nous pensons surtout à vous, cher Monsieur FERROU, l’ancien maire de CAZAUX-DEBAT, au maire et médecin à ARREAU, au médecin de SARRANCOLIN, au maire et médecin de LANNEZAN, au médecin-chef de l’hôpital psychiatrique près de LANNEI\EZAN, à Madame Ie docteur en médecine , en 1943, à CLERMOND-FERRAND, aux institutrices de BARRANQUEU, de CAZAUX-DEBAT et de CASTEINAU-MAGNOAC, aux nombreux citoyens français de la région de la vallée d’AURE et à toutes les autorités du département des HAUTES-PYFENEES.

Aucun, sans exception, des personnes citées, n’était porté de nous livrer aux occupants allemands. Chacun d’eux nous a donné tout le secours dont nous avions besoin. De ce fait nous avions les moyens de rester dans la vallée d’Aure tant qu’il nous fallait.

Veuillez accepter, ci-joint, la petite documentation sur la résistance autrichienne en France et le petit livret de notre capital VIENNE, comme signe de notre grande reconnaissance. »

 

Le courrier est signé de Gradl Joseph (Joseph Gramont), et des « anciens bûcherons de la vallée d’Aure, Hautes Pyrénées, France, des années 1940 à 1944 » :

 

AUER Karl, GREDLER Jan, JELLINEK Paul SCHWAGER Zalel, SPIEGEL Harry, GOGGINGER Franz, GUTMANN Martha, KUNSCHIK Ernst, SEIIR Richard, HIRSCH Albert, MEISEL Josef, SPIEGEL Irene

 

Josef Gradl, qui est à l’origine de ce courrier, avait également écrit à l’ambassade de France, au maire de Vienne. Il a reçu des réponses polies et émues, dont celle de Pierre Ferrou, qui met en évidence l’isolement qui était à l’époque celle des personnes qui avaient vécu la période de la guerre, et qui se sentaient incompris :


                                                                                                                                                           Le  20 – 11 – 1972

Cher Monsieur,

J’étais agréablement surpris de votre attention. C’est avec une certaine émotion que j’ai lue votre page relative au séjour dans notre village des Pyrénées.

Je vous envoie une vue de notre région, vous aurez un petit aperçu de votre lieu de travail.

Je garde toujours un bon souvenir de l’équipe autrichienne qui a vécue à Cazaux en cette triste période.

Le temps a passé et beaucoup ont oublié les souffrances endurées par les résistants.

Espérons que nos jeunes n’auront plus à résoudre les mêmes problèmes.

Veuillez transmettre aux bûcherons que j’ai connus, mes amitiés bien sincères.

Remerciement et salutations très distinguées.

                                                                                                                                                          Ferrou

 

La photo en couleur représentait la vallée d’Aure, Arreau et le col d’Aspin. On y voyait les forêts qui avaient été pendant trois ans le lieu de travail et le repère de 13 autrichiens résistants aux fascistes et aux nazis, de 1934 à 1945.

 

 

commentaires

for more information 03/02/2014 10:53

During the world war there has happened many atrocities which is yet to be written or disclosed. War brings nothing but misery. Its high time we should take a look into the past and see how the world has become a better place without war.

Claude 21/06/2012 17:29

Serait-il possible de préciser le texte figurant sur la plaque venant d'être dévoilée à Barrancoueu en mémoire du jeune Georg Hirsch ?

Pascal Florentin 16/05/2012 09:05

Bonjour, ne pouvant hélas participer à ce bel hommage, j'espère que vous pourrez mettre quelques photos et videos, notamment les discours, sur le site. Merci et bravo pour votre blog. Belle journée
à tous les participants

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