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1653 : la peste en vallée d'Aure et à Cazaux-Debat

par amisdecazaux 25 Mars 2021, 19:16

« Ah ! Si c'était un tremblement de terre ! Une bonne secousse et on n'en parle plus... on compte les morts, les vivants, et le tour est joué. Mais cette cochonnerie de maladie ! Même ceux qui ne l'ont pas la portent dans leur cœur. »

Albert Camus La peste (1947)

En décembre 1652, la peste éclatait en vallée d’Aure. Elle était présente en Aragon, à Toulouse, dans les vallées de l’Ariège, en Béarn.

La maladie touchait principalement les communautés d’Ilhet, Sarrancolin, Jumet-Membrat, Camous. Elles vivaient de l’industrie du bois, du marbre, du textile. Les tisserands, très nombreux, avaient fondé des associations à Sarrancolin, Ilhet, Cadéac et Vielle-Aure. Les tailleurs étaient présents à Sarrancolin et Arreau. Les radeliers descendaient le bois, le marbre et tout autre bien jusqu’à Toulouse. Présents à Ilhet et Sarrancolin, ils transportaient le bois des forêts d’Aure et le marbre de Sarrancolin, Beyrède, Ilhet et Campan. Les cordonniers étaient à Sarrancolin et Ilhet, les éleveurs qui honoraient Notre Dame des Neiges un peu partout. Les maitres maçons et leurs compagnons installés à Beyrède, Rebouc, Sarrancolin et Ilhet parcouraient le pays. Les gens de guerre venus de Catalogne passaient prendre leur quartier d’hiver dans la plaine en aval de Sarrancolin. D’après la tradition, deux soldats apportèrent le fléau.

Les notaires rédigeaient des testaments : Bernade Ricau, veuve de Jean Estrade à Ilhet, mort de la peste ou celui de Jean Abadie le 14 décembre, atteint du mal dont étaient morts avant lui son père, sa mère, sa grand-mère et quatre de ses frères. Les malades demandaient à être enterrer au cimetière des pestiférés, avec leurs proches. Ils faisaient des dons importants aux confréries de prêtres qui devraient prier pour le salut de leur âme. Les prêtres, les notaires s’exposaient pour ne pas laisser seul ces malheureux qui testaient au bord du chemin, près du ruisseau ou devant leur maison. Les morts étaient ensevelis dans le cimetière des pestiférés ou quand il n’y en avait pas, près de leur domicile. S’il n’y avait pas d’autre décès dans les semaines suivant l’inhumation dans la maison du présumé pestiféré, le corps pouvait être ré-enterré dans le cimetière, à la requête du prêtre de la paroisse.

Le 15 février 1653, un contrat était passé entre les consuls de Sarrancolin et Hérosme Cestus, Maitre chirurgien de la peste, habitant de Boulogne. Ce dernier s’engageait à « s’exposer et faire l’opération manuelle à traiter » tous les malades blessés et atteints de la maladie contagieuse, les riches comme les pauvres, et à tout faire pour les sortir du danger de la contagion. Il s’engageait à désinfecter les maisons qui pourraient être infectées pendant un mois. Il recevrait 370 livres pour lui et son valet, ainsi qu’un logement. Les consuls fournissaient les médicaments et les drogues. Le contrat était renouvelable. Le médecin commençait son séjour en étant frappé de quarantaine. Il opéra par la suite à Ilhet, Camous et dans la vallée d’Aure. D’autres maitres chirurgiens sont signalés dans les actes, comme François Estrade, à la fois consul de Camou et chirurgien, ou Jean Brun, habitant Galan mais résident à Ilhet. Le 16 février 1653, les consuls de Sarracolin passaient contrat avec un laboureur, François Estrade dit deu Thucau, qui avait perdu la veille deux enfants. Ils s’engageaient à faire venir Hérosme Cestus afin qu’il soigne et désinfecte la maison et les granges qui appartenaient au laboureur. Ce dernier paierait sa côte part pour les dépenses de drogues et médicaments. Un autre contrat du même type fut passé  à Camou le 23 février mais le chirurgien ne devait se présenter dans ce village que le 17 mars. D’autres conventions furent signées avec  Hérosme Cestus par d’autre communautés, mais ce dernier ne pouvait être partout : Après la contagion, de nombreuse communautés firent opposition contre lui.

Quant à Jean Brun, son contrat stipulait qu’il traiterait et « médicamenterait » toutes les maladies mais qu’il ferait en plus  « le poil tant celui de la barbe que de la tête ». Pour chaque saignée, clystère ou pose de ventouse, le malade devait payer 6 sols. Il s’engageait aussi à appliquer des dessicatoires à ceux qui en auraient besoin. Il paya de sa personne : Le 29 juin 1654, un certain Mathieu Alleman reconnaissait à son égard une dette de 42 livres et 6 sols pour médicaments, traitement et désinfection de sa famille et de son logement.

Les syndics devaient trouver de l’argent et du grain pour faire face à la disette qui accompagnait l’épidémie. A Ilhet, l’assemblée désignait deux syndicts pour négocier avec Guillaume Lacassin, marchand de Sizos en Magonac, la fourniture de blé, froment, carron, millet ou orge. Les syndics ne purent signer le contrat du fait de l’infection. Les contrats étaient passés sur les chemins, les délibérations avaient lieu à l’extérieur : on se méfiait de l’air des lieux clos. Les habitants de Sarracolin signèrent une reconnaissance de dette de 300 livres et 12 charges de grain avec Monseigneur l’évêque du Comminges. En avril 1653, 27 maisons d’Ilhet empruntaient du caron, un mélange de froment et de seigle, pour subsister. Le 15 juin, 39 nouvelles dettes étaient contractées. La pauvreté était extrême.

La violence gagnait du terrain. Les soldats livrés à eux-mêmes et  dont la nourriture n’étaient plus assurée pillaient, volaient le bétail, rançonnait. Des bandes parcouraient le pays, dans la plaine. Les barrières installées comme à Hèches, les quarantaines,  compliquaient à l’extrême la circulation des marchandises et des hommes. La justice ne fonctionnait plus. Les prix des grains, du vin ou de la viande connaissait des hausses exorbitantes.

Inflation

Inflation

La contagion gagnait du terrain.

En  décembre 1652 mourait Bertrand Curie à Cadeilhan-Trachère, en haut de la vallée d’Aure. Puis Arnaud Pessolé. Le "maitre opérateur" Lopulatous Polato, dit Carlo Polato, un espagnol habitant Oô certifiait les décès comme étant dus à la peste. Ce personnage officia dans différents villages du diocèse du Comminges. Un opérateur était un individu qui prétendait pouvoir diagnostiquer la maladie et la traiter, sans avoir reçu la validation d'un médecin. Certains d'entre eux accomplissaient toutefois des traitement, en particulier pour parfumer les maisons. Seul Carlo Polato se prétendait maitre opérateur. Il fut accusé d’avoir rédigé un faux indiquant qu’il n’y avait pas eu de décès par la peste au village d’Oô. A Cadeilhan-Trachère la peste frappa jusqu’au 24 août 1653. 8 personnes furent frappées chez les Ferras, 5 chez Pessolé, 12 chez Peyrau, 4 de la maison Curie et 2 chez les Tacques. Toutes ces familles étaient apparentées. 55 personnes sont décédées de la peste à Cadeilhan-Trachère dont le prêtre, Arnaud Pessolé.

Le recteur, Maitre Masacaron, assura une grande partie des confessions et la totalité des sépultures de ses fidèles. Il décrivit la mort de Dominique Peyrau, le 8 juin 1653 : après avoir enseveli sa belle-mère, sa femme et 5 de ses enfants, il demeura 3 jours dans le cimetière avec le suaire qu’il avait apporté pour lui-même, se confessa au recteur et déposa l’argent nécessaire pour que son corps soit enseveli dans la fosse qu’il avait préparé.

 En mars 1653, la peste était à Grézian. Dame Germaine de Lort, veuve de Noble Jaques de Haget, seigneur de Grézian, s’enfuit pour se réfugier avec ses 9 enfants à Caubons en Magnoac. La communauté fit construire une porte sur le pont afin de contrôler les passages.   

En juillet 1653, Hérosme Cestus était à Guchen. Il y resta jusqu’en janvier 1653. Il fut payé 404 livres. La peste fut meurtrière dans cette localité et là aussi, la communauté vendit 340 files de sapins pour couvrir des dettes consenties pour subvenir aux besoins des pauvres.

A Arreau, la peste frappait à partir de mars 1653. Elle arriva par le quartier Guarian, « en deça du pont ». Elle frappa Madeleine d’Agut, épouse de maitre Dominique Fornier de Ségure. La ville conclut une convention avec Jeanne Adler, veuve de Monsarrat, originaire de Saint Gaudens. Elle s’engageait à désinfecter Arreau, moyennant 200 livres pour un mois. Parmi les témoins de l’acte figuraient Andreu et Pierre Monties, de Saint Gaudens. Andreu (ou André) Monties était maitre-chirurgien. Il s’était illustré 10 ans plus tôt comme témoin lors de la chasse aux sorcières en Bigorre. Le représentant de Jeanne Adler, en quarantaine, était son gendre, Ramond Pene, marchand. La ville d’Arreau reconnut avoir « provoqué le courroux de Dieu, pour l’apaiser et l’obliger, en nous faisant merci et miséricorde de nos fautes, vouloir decharger du fléau de la peste qui afflige et désole extraordinairement cette pauvre ville »  et fondait une messe à perpétuité. Cette messe serait célébrée à la chapelle Saint Exupère tous les samedis. Une grande procession fut organisée dans la ville avec le concours des communautés voisines.

En juillet, la peste ravageait Guchen, Cadéac, Vignec, Bazus, Cadeilhan, Trachère, Soulan, Eget, Aragnouet, et autres lieux de la vallée. L’évêque du Comminges envoyait 2 capucins et le Père Philippe, capitaine de santé, pour ravitailler la vallée en médicaments. Deux autres maitres chirurgiens venus de Cazères et de Noé furent sollicités pour désinfecter et soigner. Diverses plaintes visaient Sextus, désinfcterur, « craignant qu’au lieu de désinfecter, il infecta… »

En rouge les villages touchés par la peste

En rouge les villages touchés par la peste

Dans le Louron, la peste était à Cazaux-Debat : le 25 juin 1656 les consuls et habitant de Cazaux se réunirent afin de faire répartition des frais causés par la maladie. 12 familles étaient mentionnées ainsi que les sommes qu’elles devaient acquitter. Les maisons de Soulière, de Catherine Arcque ou de Lostau ne devaient que 4 ou 5 livres, le prix d’une désinfection. Le presbytère et l’église devaient aussi le prix de la désinfection. Les dettes des maisons de Pierre Bégué, de Simon Estrade, de Dominique Salle, de Bernard Davejan, de Dominique Carrère Méniuc ou de Dominique Cavaré oscillaient entre 18 et 44 livres. La maison de Bertrand Sens, une des plus prestigieuse et importante du village, devait la somme de 144 livres, 1 sous et 10 deniers. Il semble que cette maison ne se soit jamais vraiment relevée de l’épidémie.

A cette époque, le village de Cazaux-Debat formait un verrou pour l’entrée dans la vallée qui se faisait par un étroit chemin sur la rive droite de la Neste. Il est possible qu’une barrière ait été établie pour protéger les autres habitants de la vallée, comme le firent les habitants de Hèches en juillet 1653, pour isoler la vallée d’Aure de celle de la Neste, en aval. A Héches, la peste tua 47 personnes en 35 jours, entre juillet et début aout 1653. Le 2 novembre 1653 l’assemblée du pays d’Aure portait plainte au parlement de Toulouse pour le refus de laisser passer les Aurois vers le pays bas, la plaine.

L'église de Cazaux-Debat

L'église de Cazaux-Debat

  1. Les acteurs

Les notaires

Les 4 vallées comptaient 84 notaires. Ces derniers réalisaient tout type d’actes publics ou privés : reconnaissance de dette, fondation, testament, contrats d’apprentissage… Hommes de loi, certains étaient aussi avocats. L’un deux, Jean Bordères, de Montréjeau, était aussi désinfecteur et il pansait et désinfectait les victimes de la peste.

Le prix d’un office variait entre 90 livres à Bazillac  et à 600 livres pour une belle étude de Tarbes.

Ramond Bazerque était notaire à Camou, Ilhet et Ardengost. Son second fils naquit pendant l’épidémie. Il perdit sa femme morte en couche en 1654, alors qu’ils avaient survécut à l’épidémie. Il épousa alors sa maitresse (comme il la qualifia dans l'acte de mariage) en 1657, et dont il eut une fille. Pendant l’épidémie, il nota les signes cliniques de ses clients « testatrice chargée d‘un charbon au côté droit », prit des actes concernant la construction de cabanes pour abriter les pestiférés, les conventions avec les maitres chirurgiens, l’achat de grains, de médicaments, les ventes de bois pour couvrir les dettes, la fonte des cloches de Camou, les pactes de mariage car la vie continuait.

Jean Dumouret, notaire de Bagnères, décrivit les précautions qui étaient prises pour la rédaction des testaments. La testrice était devant la porte « de sa maison au toit d’ardoise » et le notaire devant, à 20 pas. Les témoins ne signèrent qu’après la fin de la contagion. Le notaire recevait les malades qui étaient « à la fenêtre », appuyés au mur de l’enclos, et le notaire à bonne distance. Il se déplaçait aussi au quartier du portal à Bagnères ou sur le coteau des palombières où de nombreux pestiférés avaient trouvés refuge. Lui aussi survécut à l’épidémie.

Les prêtres

Ce sont eux qui ont payé le plus lourd tribut à la maladie. On les appelait en dernière extrémité pour recueillir au plus près la confession des mourants, soutenir leur moral et même recueillir leur testament quand le notaire ne voulait pas approcher. L’évêque du Comminges montra l'exemple, et se dévoua sans compter dans la plaine. Le prêtre qui mourrait était considéré comme martyr de la foi. Un rituel était toutefois défini pour limiter les risques. Lorsque la peste était dans la paroisse, le prêtre devait en avertir l’évêque pour en recevoir les ordres et savoir comment appliquer les sacrements aux contagieux. Il avait pour consigne de ne pas s’approcher à moins de 8 ou 10 pas du lieu où se tenait le pestiféré. Il devait veiller à avoir le vent dans le dos. Il interrogeait le malade en confession « en peu de mots » avant de donner l’absolution. Pour la communion,  il mettait l’hostie consacrée dans une grande hostie, les enveloppait dans une feuille de papier qu’il plaçait sous une pierre à une distance raisonnable du lieu où se trouvait le malade. Il avertissait ce dernier, ou la personne qui le veillait, en précisant quelle était l’hostie consacrée. Pour l’extrême onction, il se mettait dois au vent, il mettait au bout d’une grande canne un bout de coton ou d’étoupe trempée dans les saintes huiles et administrait ainsi le sacrement en disant les prières. Ensuite, il brulait le coton et le bout de la canne.

L’épidémie eut pour effet des dons important pour les confréries de prêtres. Dans le Comminges, les prêtres étaient nombreux et les confréries avaient pour fonction les prières aux morts. Les prêtres étaient eux-mêmes issus des principales maisons de chaque communauté villageoise. Aussi, l’argent des confréries permettaient de réaliser des prêts bancaires auprès de ces familles. L’action de l’évêque Gilbert de Choiseul, après l’épidémie, fut de mettre de l’ordre dans ce système. Il supprima nombre de confréries pour en mettre en place de nouvelles. Il nomma des prêtres extérieurs à la communauté villageoise. Il veilla à ce que les dons effectués lors de l’épidémie soient bien utilisés c’est-à-dire conformément à la volonté des défunts ou à l’expression des communautés lors de la crise, lorsqu’elles firent des vœux.  Ce fut une révolution dans les vallées.

Les soignants

Les médecins avaient le statut le plus élevé. Mal formés, de l’aveu même du gouvernement de l’époque, ils diagnostiquaient le mal et prescrivaient une médecine à base de lavements, de saignées, d’emplâtres, de cautères, de ventouses. Ils diagnostiquaient la maladie puis abandonnaient le patient au chirurgien.

Les chirurgiens appartenaient à l’origine à la corporation des barbiers. S’ils s’en étaient plus ou moins extraits, ils ne pratiquaient que l’incision des abcès, la pose des cautères et des ventouses, la réduction des fractures, les pansements, l’extraction des dents et la saignée. Pour les interventions lourdes, les amputations, il pouvait être fait appel à un charpentier, équipé pour cet exercice. Toutefois, le chirurgien recevait une formation qui, pour être empirique, n’en était pas moins conséquente. Il devait faire son tour de France, après avoir été apprenti. Le chirurgien ne savait pas toujours  lire et n’était pas reconnu comme tel par les médecins. Le maitre chirurgien savait toujours lire et écrire et son art était reconnu. C’était un métier à haut risque : François Estrade est mort à Sarrancolin, Jean Pons, chirurgien de Hèches est mort de la peste avec ses deux filles, Bastiane et Marguerite, le dernier jour de l’épidémie dans sa ville.

Les apothicaires étaient alors confondus avec les épiciers et les droguistes. Ils préparaient les remèdes. Certains étaient réputés et l’on faisait des dizaines de lieux pour aller s’approvisionner chez eux.

S’il y eut parmi eux des escrocs, il faut souligner que tous s’exposèrent à l’épidémie pour aller soigner et soulager autant que faire ce peut, quel que soit la conditions sociale du pestiféré.  De même, les proches ou des membres du clargé se sacrifièrent pour prodiguer des soins à des personnes atteintes par le mal.

1653 : la peste en vallée d'Aure et à Cazaux-Debat

La peste avait une cause divine, elle venait pour punir l’homme du péché. Il y avait des signes annonciateurs que l’on relevait après coup : Ainsi, le déluge du 16 août 1651, le jour de la Saint Roch, patron des pestiférés, l’absence de récolte qui frappa la Bigorre en 1652, l’éclipse du soleil du 8 avril 1652.  Toutefois, Saint Vincent de Paul écrivit à cette époque : «  Si l’éclipse avait cette malignité que vous marquez par les mauvais effets dont nous menace, nous verrions plus souvent la famine, la peste et les autres fléaux de l’homme sur la terre ». Un médecin rappelait de son côté qu’il était contradictoire de pouvoir lutter avec des remèdes naturels contre un fléau qui aurait été d’origine divine.

Le caractère contagieux de l’épidémie, le fait que la mortalité des animaux pouvait précéder l’épidémie humaine avait était constaté. On avait constaté que la peste se transmettait lorsque les gens se parlaient de trop près, par contact de vêtements, d’objets. On cherchait à purifier l’air. Des médecins préconisaient de bruler les lieux infectés, de bruler les haillons des mendiants et des gueux, de retirer les cadavres des chiens, chats, rats et bétail mort. Il fallait purifier l’air par de l’encens ou de la myrrhe, parfums sacrés, mais aussi par le souffre que l'on brulait.

Les soins :

La saignée était très utilisée, mais certains médecins qui avaient survécu à la maladie s’y opposaient car elle affaiblissait le malade. On recommandait la racine d’angélique, de carline, de la gentiane, des graines de genièvre, et l’ail, paré de toutes les vertus contre le poison. Pour les soins extérieurs sur les bubons ont faisait des onguents  et des emplâtres Certains cherchaient à faire murir plus rapidement le bubon, d’autres, à base de sulfate de zinc, un produit dangereux, avaient un effet désinfectant. Un autre à base d’acétate de cuivre, de miel et d’eau agissait en détergeant les plaies.

En potion interne on utilisait la thériaque, l’alkermès, l’hyacinthe.

La thériaque avait pour ambition de traiter toutes les maladies. Elle contenait une centaine d’éléments, anis, fenouil, térébenthine, poivre, navet, chair de vipère, opium, roses, laurier, sulfate de fer, miel, vin de Grenache, citron, etc. Séparément, hormis la chair de vipère, chaque élément avait un effet : la réglisse est anti inflammatoire, le fenouil antispasmodique, le laurier diurétique, et l’opium est un puissant analgésique naturel. Mais la médication, quand elle n’était pas contrefaite, contenait en trop petite quantité chaque élément et loin d’avoir des effets synergiques, ces plantes avaient même parfois un effet antagoniste. Elle avait un effet placebo : elle coutait cher et pouvoir en bénéficier avait un effet bénéfique sur le moral du malade.

L’électuaire Alkermès était composé de cannelle, kermès animal (cochenilles), santal, corail et sirop de kermès. Là aussi, seul l’effet placébo pouvait jouer un rôle sur la santé du patient.

L’hyacinthe,  composée d’argile, d’yeux d’écrevisses, cannelle, safran, sirop d’œillet, santal, myrrhe et miel n’avait pas non plus d’efficacité.

Ainsi, seul l’opium était efficace pour calmer la douleur à condition d’être utilisé en dose suffisante. Car la peste était une affection très douloureuse.

La peste est une maladie causée par une bactérie, un bacille. Elle a pour symptôme un choc septique, des troubles de la conscience, des troubles respiratoires, ou de la coagulation du sang. Aprés une incubation de moins d'une semaine, apparait brutalement un état septique avec fièvre élevée, dissociation de pouls, frissons, vertiges, sensation de malaise. Le bubon apparait au deuxième jour généralement au plis de l'aine ou au haut de la cuisse. Il devient de plus en plus douloureux en grossissant. Des signes de déshydratation et de défaillance neurologique apparaissaient, raison pour laquelle on installait les malades au bord d'un ruisseau. Sans traitement, 20 à 40 % des patients survivaient, après une longue convalescence.  Les traitements de l’époque semblent donc avoir été dérisoires et les signées contre-productives. Aujourd’hui encore, malgré les antibiotiques et les différents traitements adaptés aux symptômes, on peut mourir de la peste qui reste une maladie grave. Les médecins de l’époque s’en doutaient. L’un d’eux écrivit : « qu’il valait mieux expérimenter un remède douteux et incertain que d’abandonner à une mort certaine tant de malades ». Les malades bénéficiaient d’une structure de soins, et étaient accompagnés. Ils recevaient des médicaments, étaient surveillés et assistés, recevaient aussi de la nourriture et de la boisson, ce qui permettaient aux plus solides de survivre. Les malades étaient recensés et regroupés, les lieux contenant des malades étaient fermés, isolés, on ne laissait pas fuir la population pour ne pas propager le mal. 

La thérapeutique préventive était plus efficace, volontairement ou non. Bruler de l’encens ou de la myrrhe ne servait à rien mais pouvait peut être éloigner les rats. Le styrax ou encens des Juifs avait peut-être une action préventive réelle. Il était appliqué sur la peau des biens portants. Le camphre était un analeptique utilisés pour désinfecter les personnes contaminées ou pour protéger ceux venant à leur contact. Parmi les résines utilisées, la térébenthine par son action antiseptique pouvait être utile dans la désinfection.

On utilisait aussi des minéraux qui, eux avaient un effet très efficace. Le souffre est un corps très présent dans les Pyrénées, notamment à Cauterets, mais aussi dans divers petites sources du Louron ou de la vallée d’Aure. Il brule dans l’air en dégageant du gaz sulfureux d’odeur suffocante à l’effet antiseptique indéniable.   

L’arsenic, également connu sous le nom de mort aux rats, était utilisé en désinfection. Très toxique, il avait pour effet involontaire de  débarrasser le lieu des rongeurs. Leur rôle dans l’épidémie n’était pas connu mais il avait été constaté que l’absence d’animaux et la propreté protégeait de la maladie. 

D’autres produits, le sublimé (chlorure mercurique), l’eau forte (acide nitrique),  étaient très efficaces mais aussi très dangereux à manipuler ou inhaler. Ils ne sont plus utilisés de nos jours à ces fins.

Pour désinfecter, on commençait par se passer sur le corps un mélange de produit, térébenthine et vinaigre, puis on entrait dans la maison contaminée. On fermait les issues, on versait le « parfum sur un botte de paille et on les laissait se consumer. Les tissus, les objets, les meubles étaient frottés et lavés au vinaigre. Les murs étaient passés à la chaux puis la pièce était fermée pendant 40 jours.

Gentiane

Gentiane

Les mesures de prévention

S’isoler

En premier lieu, on s’isolait. Les étrangers étaient mis en quarantaine sauf s’ils disposaient d’un passeport ou d’un certificat de santé. Les villes coupaient leur pont, fermaient leur porte. En représailles et pour se protéger en retour, les communautés villageoises mettaient des barrières sur leur chemin et interdisaient les déplacements des citadins.

Ensuite on chassait les pauvres, les mendiants, les vagabonds et les étrangers après leur avoir donné une légère collation. Cette pratique était constante. Des capitaines de santé étaient nommés à cette fin, dotés des pleins pouvoirs. Les aubergistes devaient s’assurer que les « étrangers » étaient munis d’un certificat de santé.

Assainir :

On interdisait les immondices, les tas de fumier, les dépôts d’ordure sur la voie publique. La divagation de cochons en liberté était punie de lourdes amendes. Les cordonniers ne devaient pas détenir du cuir dans leur maison. On faisait de grands feux purificateurs. On brulait les haillons, les masures quand le prix de la désinfection était supérieur à celui de la reconstruction. Les granges d’Eget en vallée d’Aure furent ainsi brulées. On brulait aussi les papiers de notaires victimes de la peste. On brulait tout ce qui avait pu être en contact avec la maladie. 

Parfumer et désinfecter :

L’argent, les églises, les chapelles, les maisons et les granges, les biens immeubles et meubles, y compris les vêtements et les animaux devaient être parfumés par des fumées de genièvre, de vinaigre, de poudre, de tout ce qui sentait très fort.

Mettre en quarantaine :

Les personnes soupçonnée d’être malade ou qui avait été en contact avec des malades devaient garder leur maison ou se retirer dans un lieu écarté. Des cabanes ou des tentes étaient construites où les personnes en quarantaine ou pestiférées étaient « huttées » dans des lieux différents. On ne pouvait quitter la quarantaine que sur décision spéciale des consuls. La décision pouvait être définitive, temporaire, ou à la journée. La quarantaine durait souvent 2 mois. Pour Jean Poueymiro, un Béarnais, qui rendit visite à sa famille en Bigorre et la trouva décimée, la quarantaine dura 17 semaines.

Gérer les biens des disparus

Les biens, les maisons ne devaient pas rester sans maitre. Lorsque l’héritier était trop jeune, l’exploitation était mise en fermage pour assurer la survie de l’héritier le temps qu’il soit suffisamment âgé pour pouvoir la reprendre. Lorsqu’il n’y avait plus d’héritier direct, les consuls prenaient la meilleurs solution parmi les parents plus éloignés, ou les familles sans bien les plus aptes à succéder aux disparus. L’épidémie permettait ainsi de créer un ascenseur social pour certaines familles, redistribuait les biens.

Ensevelir

Les corbeaux ou les corbelles étaient des personnes mises en quarantaine et qui faisaient fonction de fossoyeur. Ils étaient payés à cette fin et certains en fonction de la vigueur de l’épidémie amassaient un joli pactole, à condition de survivre eux-mêmes. Les mêmes pouvaient être chargés de nettoyer les maisons, ou de les bruler.

Dans certain cas, la nécessité créant le besoin, s’exposer pouvait rapporter gros. Dans un village, personne n’osait toucher au premier mort de la peste, qui était depuis deux jours sans sépulture. Un certain Arnaud Picou se proposa à condition d’obtenir de la part de la famille du défunt un demi-journal de terre, la jument qui était dans la grange, du linge et quelque meuble. Convention fut passée devant notaire et le mort, enterré. La famille renâclant ensuite à exécuter sa part du contrat, Picou obtint l’aide des consuls et habitant pour faire valoir ses droits.  

Le corbeau ou la corbelle était parfois aussi la personne qui avait soigné les pestiférés, les avait nourris et accompagnés avant de sortir les corps pour aller les enterrer. Tout était noté afin que les héritiers du corbeau ou de la corbelle touchent les sommes auxquels ces derniers pouvaient prétendre si la maladie les emportait. 

L'évêque du Comminges, Gilbert de Choiseul

L'évêque du Comminges, Gilbert de Choiseul

Conclusion

L’épidémie fut en partie maitrisée grâce à une désinfection efficace des maisons et des mesures rigoureuses d’isolement. Au second semestre 1655, 2 ans et demi après son apparition, la peste disparut de Bigorre, des vallées d’Aure et des Nestes, de Barousse et du Magonac. Il restait deux fléaux, les gens de guerre qui prenaient leur quartier d'hiver à l’entrée de la vallée d’Aure et que certains redoutaient plus que la peste, et la famine. En 1660, des inondations et un tremblement de terre vinrent à leur tour ravager la vallée.

L’épidémie révéla des comportements qui permirent de la combattre avec succès. La médecine laïque et les chirurgiens nombreux et formés pour la plupart s’attachèrent à soigner le plus grand nombre. Les prêtres exercèrent leur sacerdoce jusqu’au bout, les notaires allèrent parfois au-delà de leur devoir. Les femmes réalisèrent les tâches les plus difficiles : nettoyer les habitations désaffectées, ensevelir, soigner au plus près des malades, désinfecter, secourir, demeurer près des proches infectés.

Recommandée auparavant,  la fuite ne concerna que les plus riches.

L’épidémie vit disparaitre des familles entières, remplacées dans les communautés villageoise par des voisins ou parents initialement plus pauvres ou moins fortunés. Elle ruina certaines familles, en réduisit d’autres à la plus grande pauvreté, les obligeant parfois à l’exil en Espagne ou dans la plaine, à l’engagement dans l’armée. Certains partirent en pèlerinage à Saint Jacques de Compostelle ou ailleurs.

Pour l’évêque du Comminges, considéré par certains de ses oilles comme un Saint du fait de son comportement pendant l’épidémie, ce fut l’occasion de transformer profondément le fonctionnellement de son diocèse pour le faire basculer dans l’Eglise du Concile de Trente : fini l’adoration de saints locaux, des confréries de prêtres locaux privilégiant leur famille, leur « Maison », le recrutement local des prêtres, et des pratiques douteuses où les finances de l’église, de la communauté et des deux ou trois famille qui s’y partageaient le pouvoir avaient tendance à se mélanger. Fini le temps où l’on privilégiait les mariages avec de la parentèle proche, ou le mari prenait officiellement une maitresse au cas ou sa légitime épouse viendrait à mourir en couche, quitte à conserver les deux sous son toit voire dans son lit, les adultères nombreux, les guerres intestines entre villages, ou Maison, la violence à l’égard des enfants. Le prêtre venu de l’extérieur devaient veiller sur eux, leur apprendre le catéchisme, et par là développer l’alphabétisme,  veiller sur le comportement de leur parent.

Après le châtiment de Dieu vint le temps de la repentance et l’adoption de nouvelles mœurs, au moins pour un temps.

Les animaux malades de la Peste

Un mal qui répand la terreur,
Mal que le Ciel en sa fureur
Inventa pour punir les crimes de la terre,
La Peste (puisqu'il faut l'appeler par son nom)
Capable d'enrichir en un jour l'Achéron,
Faisait aux animaux la guerre.
Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés :
On n'en voyait point d'occupés
A chercher le soutien d'une mourante vie ;
Nul mets n'excitait leur envie ;
Ni Loups ni Renards n'épiaient
La douce et l'innocente proie.
Les Tourterelles se fuyaient :
Plus d'amour, partant plus de joie.
Le Lion tint conseil, et dit : Mes chers amis,
Je crois que le Ciel a permis
Pour nos péchés cette infortune ;
Que le plus coupable de nous
Se sacrifie aux traits du céleste courroux,
Peut-être il obtiendra la guérison commune.
L'histoire nous apprend qu'en de tels accidents
On fait de pareils dévouements :
Ne nous flattons donc point ; voyons sans indulgence
L'état de notre conscience.
Pour moi, satisfaisant mes appétits gloutons
J'ai dévoré force moutons.
Que m'avaient-ils fait ? Nulle offense :
Même il m'est arrivé quelquefois de manger
Le Berger. Je me dévouerai donc, s'il le faut ; mais je pense
Qu'il est bon que chacun s'accuse ainsi que moi :
Car on doit souhaiter selon toute justice
Que le plus coupable périsse.
- Sire, dit le Renard, vous êtes trop bon Roi ;
Vos scrupules font voir trop de délicatesse ;
Et bien, manger moutons, canaille, sotte espèce,
Est-ce un péché ? Non, non. Vous leur fîtes Seigneur
En les croquant beaucoup d'honneur.
Et quant au Berger l'on peut dire
Qu'il était digne de tous maux,
Etant de ces gens-là qui sur les animaux
Se font un chimérique empire.
Ainsi dit le Renard, et flatteurs d'applaudir.
On n'osa trop approfondir
Du Tigre, ni de l'Ours, ni des autres puissances,
Les moins pardonnables offenses.
Tous les gens querelleurs, jusqu'aux simples mâtins,
Au dire de chacun, étaient de petits saints.
L'Ane vint à son tour et dit : J'ai souvenance
Qu'en un pré de Moines passant,
La faim, l'occasion, l'herbe tendre, et je pense
Quelque diable aussi me poussant,
Je tondis de ce pré la largeur de ma langue.
Je n'en avais nul droit, puisqu'il faut parler net.
A ces mots on cria haro sur le baudet. Un Loup quelque peu clerc prouva par sa harangue
Qu'il fallait dévouer ce maudit animal,
Ce pelé, ce galeux, d'où venait tout leur mal.
Sa peccadille fut jugée un cas pendable.
Manger l'herbe d'autrui ! quel crime abominable !
Rien que la mort n'était capable
D'expier son forfait : on le lui fit bien voir.
Selon que vous serez puissant ou misérable,
Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir.

Jean de La Fontaine (1621-1695), Fables, 1678-1679. Second recueil dédié à Madame de Montespan, Livre VII, Fable 1

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commentaires

Marie-Claire Lerat 25/03/2021 21:13

Encore un épisode dont je n'avais pas connaissance. Merci pour le temps passé à faire toutes ses recherches sur ce petit village perché à l'entrée du Louron.

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