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Le destin brisé des travailleurs coloniaux vietnamiens

par amisdecazaux 6 Décembre 2020, 15:08

Le destin brisé des travailleurs coloniaux vietnamiens

Cazaux Debat était un petit village d’agriculteurs et d’éleveurs situé à l’entrée de la vallée du Louron, à 4 km en amont d’Arreau. Il devait compter une petite centaine d’habitants au début du XXème siècle. La commune est traversée par la route thermale, entre Bagnères de Bigorre et Bagnères de Luchon, qui voit passer des touristes depuis le début du XIXème siècle. Des enfants du village avaient émigrés au Chili ou en Afrique du nord. Sur l’autre versant de la vallée, en face du village, un entrepreneur avait entamé la construction d’un canal pour amener l’eau de la Neste d’Avajan à Arreau afin d’alimenter une conduite forcée pour faire tourner les turbine d’une usine hydroélectrique. Quand la première guerre mondiale a éclaté, cette construction aussi fut impactée par la guerre. Pour hâter les travaux, l’état mis à la disposition en avril 1918 un contingent de travailleurs coloniaux. Le camp de ce contingent s’installa sur le territoire de la commune de Cazaux Debat, près de la rivière, la Neste. Il était situé à 600 mètres en dessous du village, en limite du hameau de la Prade où se trouvait la scierie. Il a dû être installé là car les travaux du canal, en 1918, devaient se situer au-dessus de cet endroit.

Comme ils venaient de l’actuel Viêtnam, on les appela les annamites. En août 1918, leur contingent fut frappé d’une épidémie de grippe qui frappa nombre d’entre eux. 19  en moururent en quelques jours. Ce fut, pour eux comme pour les habitants du village, comme une malédiction.  C’est ainsi que l’emplacement du lieu où furent inhumés quelques-uns d’entre eux fut quasiment oublié alors que leur mémoire traversa le siècle.

En 2009, nous avons créé l’association des Amis de Cazaux Debat et en 2013, la stèle à leur mémoire a été inaugurée. Elle a été brisée en 2020.

Afin que chacun sache qui ils étaient et pourquoi ils méritaient le respect qu’ils n’ont pas eu, voici l’histoire de cinq d’entre eux.

Le destin brisé des travailleurs coloniaux vietnamiens

L’homme du sud

Nguyen Van Thuc a grandi dans la région de Saïgon, en Cochinchine. Il venait de Tra Vinh, une presqu’ile entre deux bras du Mekong qui, chaque année, venait déposer son limon et enrichir les terres. C’était un pays bouddhique et de pagodes khmères, de bambous habité chaque soir de milliers d’échassiers, de cigognes et d’ibis.

Il avait 19 ans en 1916, quand les réquisitions ont commencées. Dans le sud, on n’y était pas allé par quatre chemins pour remplir les quotas d’hommes à envoyer en métropole : certains avaient été attachés à un arbre, livrés ainsi au colonisateur. A Tra Vinh, les chefs de canton recrutèrent de force et pratiquèrent des arrestations de masse parmi ceux qu’ils considéraient comme « indésirables ». Les habitants désertèrent les villages. La révolte gagna 13 provinces de Cochinchine : attaques de prisons, de postes militaires, destructions d’archives, marches de protestation. Un quart des recrues désertèrent. La répression ne fut pas en reste. 50 insurgés furent condamnés à mort, d’autres envoyés au bagne.  

Le destin brisé des travailleurs coloniaux vietnamiens

Nguyen Van Thuc ne réussit pas à déserter. Il n’habitait pas loin du port d’embarquement, son transfèrement avait été facile. Il fut parmi les premiers à embarquer dans un bateau de marchandise, pour un voyage de tous les tourments. A bord, les engagés étaient logés partout où il y avait de la place, dans des conditions d’hygiène et de sécurités des plus précaires. Il y eu des morts par suicide ou de maladie. Une épidémie de choléra se déclencha à bord. 

Débarqué à Marseille, Nguyen Van Thuc connu sa première cabane Adrian, en mauvais état, où il s’entassa avec 70 autres ouvriers coloniaux. La nourriture, riche le temps de l’attente du bateau en Indochine, était devenu beaucoup plus commune, et moins abondante. Il se retrouva à Toulon, à l’arsenal puis en 1917, dans l’immense poudrerie de Toulouse.

Il assista à la grève de juin 1917, où certains de ses camarades, malmenés par les ouvrières en grève, se suicidèrent. Il vécut les évènements de février 1918 où plusieurs ouvriers Annamites furent victimes de la fureur des toulousains à leur encontre. Ces épisodes avaient atteint son moral et les produits toxiques qu’il manipulait à l’atelier avaient ruiné sa santé. Il toussait constamment.

Atteint de la grippe, il est décédé le 24 aout 1918 à l’âge de 22 ans.

Le destin brisé des travailleurs coloniaux vietnamiens

Tran Bep venait du Quang Nam en Annam, près du port de Tourane, aujourd’hui Da Nang. Il avait 30 ans, et le lieu de sa naissance, à proximité du grand port d’embarquement, en faisait une victime toute désignée des recruteurs. Il fallait trouver 49 000 hommes à expédier comme ouvrier en métropole. L’opération devait être réalisée avant les fêtes du Têt qui se tenaient début février 1916. Alors, tous ceux que les communautés villageoises proches du port de Tourane pouvaient laisser partir durent se mettre en route. Les chefs de villages désignèrent comme volontaires ceux qui étaient de famille pauvre. Les chefs de village puisèrent dans ce vivier pour répondre à la demande de la métropole. En quelques semaines, 2450 volontaires venu du Quang Nam se retrouvèrent à Tourane. Pas question pour eux de déserter pour revenir au village : ils y auraient été mal reçus. Tran Bep devait faire partie des pauvres de son village.

Il passa avec succès la visite médicale, là où beaucoup furent refusés. Il embarqua, se retrouva à Marseille puis aux grés des mutations, à Toulouse. Comme Nguyen Van Thuc, il découvrit la métropole, la neige en hiver, les grandes villes parcourues par les tramways et les immeubles de plusieurs étages. Il apprit à devenir un ouvrier selon le modèle de Taylor : un homme, une tâche à accomplir. Il découvrit aussi les français, si différents de ceux de la colonie. Les serveurs qui les servaient, lui et des camarades, à la terrasse des cafés. Les permissionnaires, brutaux et jaloux, dont il fallait se méfier. Les femmes, les ouvrières, qui partageaient leur sort. Avec elles, les relations étaient complexes. Parfois  empreinte de solidarité et d’empathie, voire plus, elles pouvaient virer brutalement en rivalité et en incompréhension. Il apprit plus ou moins à s’exprimer en français, il étudia les relations avec l’encadrement de l’usine : les ouvriers français, même ceux qui étaient mobilisés et requis, savaient s’organiser pour se faire respecter. Lui aussi connaissait des problèmes de santé, et il avait été affecté par les évènements de février 1918. C’est pourquoi il se retrouvait là, dans la vallée du Louron. Il est décédé le 23 aout 1918 à l’âge de 30 ans.

le port de Tourane (Da Nang)

le port de Tourane (Da Nang)

Les Tonkinois

 

   Le Van Man avait 33 ans en 1916. Il venait de la province de Ninh Binh, une région côtière du Tonkin, dans le delta du fleuve Rouge. Le Ninh Binh est une région de pitons rocheux couverts de végétations qui lui vaut le surnom de « baie d’Halong terrestre ».  Depuis 1914, ces paysages remarquables étaient le théâtre d’un drame économique et humain. Des inondations successives sur le bassin du fleuve Rouge avaient provoqués des milliers de noyades et de destructions, suivies de famines, de disettes, de ravages par les chenilles et d’épidémies de choléra. Les autorités ouvraient des chantiers de charité. Les hommes, les femmes, les enfants se bousculaient à l’embauche de ces chantiers de travaux publics où la main d’œuvre était payée une misère. Alors quand il fut question de recrutement pour la France, beaucoup cherchèrent à s’engager. Le Van Man fut parmi les volontaires, et il eut la chance de pouvoir passer avec succès la visite médicale d’embauche. Il embarqua dans le port d’Hài Phong, au Tonkin.

Mai Van Khien et Dao Duc Kiet étaient originaires de villages de montagne, au nord du Tonkin. Mai Van Khien venait de Bàc Kan, une région montagneuse du nord. Les montagnes calcaires de plus de 1000 mètres d’altitude étaient recouvertes d’une végétation luxuriante. A Bàc Kan, on élevait des cochons et des canards, on pêchait dans les rivières. Parmi le contingent indochinois de Cazaux-Debat, Mai Van Khien devait être parmi les moins dépaysés.

Dao Duc Kiet était originaire de Bac Ninh, une région agricole prospère à l’est d’Hanoi. Mais en 1914 et dans les années suivantes, elle connut aussi les inondations catastrophiques et leur cortège de malheurs. Alors, Dao Duc Kiet, volontaire ou poussé par les chefs de village, partit pour la France à l’âge de 30 ans.

Nguyen Van Thuc, Tran Bep, Le Van Man, Mai Van Khien et Dao Duc Kiet se retrouvèrent ainsi, en compagnie de 135 de leurs compatriotes, à remonter la vallée du Louron  ce 3 avril 1918, sous la neige. Ils travaillèrent ici jusqu’au 15 août ou la maladie les emporta. Ceux qui survécurent, 110 sur 130, repartirent à Toulouse en novembre 1918, où ils furent employés à vider les stocks d’obus devenus inutiles dans les ballastières, des étendues d’eau en bord de Garonne. Ensuite, les contingents de travailleurs coloniaux furent envoyé nettoyer les champs de bataille, dans le plus grand dénuement avant de pouvoir enfin rentrer chez eux, souvent dépouillés au passage par les marins, mais libres et fiers. Ils contribuèrent à l’éclosion des puissants mouvements qui allaient participer à l’émancipation du Vietnam.

un village au nord du Tonkin

un village au nord du Tonkin

Et maintenant

Une plainte a été déposée. Les auterus des dégâts n'ont pas été appréhendé. Les faits se sont produits se printemps 2020, en juin ou juillet.

Que faire : refaire la stèle en changeant les plaques, par des plaques analogues : c'est cher, presque autant que le monument initial au complet, et ce ne sera pas plus résistant aux actes de vandalismes commis avec une arme. 

Une autre solution en cours de réflexion : aménager une entrée, et remettre une nouvelle plaque, cette fois en aluminium, sur l'un des montants. Et clôturer le site. Vos propositions sont les bienvenues.

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commentaires
M
Beau travail de recherche, merci d'avoir raconter l'histoire incroyable de ces hommes et leur vie dans la vallée.
Répondre

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