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Vallée du Louron : Le patrimoine caché de Cazaux-Débat

par amisdecazaux 13 Octobre 2011, 21:31 Histoires du village

Pourquoi y a-t-il des petites chapelles de part et d’autre du village ? Houtadaous, Tourrens, Pla dero croua : Que cachent ces noms curieux autour du village ? Que signifie la chapelle Notre Dame des Neiges ?

 

C’est ce que nous allons essayer de découvrir en partant en promenade par le chemin de Ris, derrière l’église.

 

Première étape : la chapelle Saint Jean

 

Après être sorti du village et avoir parcouru environ 200 mètres, en contrebas du chemin, au milieu de chênes et de fougères,  se trouve la chapelle Saint Jean.

 

Chapelle saint Jean

 

Il s’agit d’une toute petite chapelle, permettant à une personne de s’agenouiller pour prier. Elle est dédiée à Saint Jean le Baptiste, dont la naissance est fêtée le 24 juin, 3 jours aprés le solstice d'été alors que les jours racourcissent, alors que Noël, jour de la naissance du Christ, cousin de Jean le Baptiste, est f^été 3 jours aprés le solstice d'hiver, quand les jours rallongent. 

 

La chapelle n’est pas sur un chemin. Elle est isolée à flan de montagne.

 

La fête du solstice d’été a revêtu une grande importance  dans les sociétés agricoles et pastorales, notamment dans les Pyrénées : c’est la fête de la fécondité, la nuit la plus courte de l’hémisphère Nord. Celle où tout était permis aux jeunes gens réunis autour du brandon. Il s’agissait d’un tronc d’arbre, que l’on plantait droit, dont on avait retiré les branches, entaillé et auquel on mettait le feu. Pour éviter les risques d’incendie, la festivité se déroulait à quelques centaines de mètres des habitations, à l’Est, pour ne pas risquer d’être sous le vent. Cela correspond à l’emplacement de la chapelle Saint Jean.

 

Alors, pourquoi une chapelle, et prévue pour une seule personne agenouillée ou assise ?

 

Les Pyrénées centrales et plus particulièrement le diocèse du Comminges, dont faisait partie la cure de Ris (Cazaux Débat en étant une subdivision pendant longtemps) avaient deux caractéristiques : un très grand nombre de prêtres, à tel point que le pays en exportait loin en plaine, et aussi, des restes, sous le culte catholique, de cultures païennes.

 Les prêtres étaient assez peu formés, ils restaient dans leur village ou partaient loin, mais il n’y avait pas d’apport extérieur. Ils avaient un rôle social important dans une structure organisée par famille, par maison : ils étaient ceux qui savaient écrire, tenir les comptes. L’argent passait par eux, au moyen de caisses alimentées par les prières aux morts, payées par les familles. Ils étaient donc aussi un peu banquiers. Dans la famille, un autre personnage, également cadet, partageait la connaissance avec le prêtre : le berger. Ce dernier connaissait les plantes qui soignent, les rites anciens à respecter pour conjurer le mauvais sort, la nature. A leur côté, il y avait le chef de famille, l’ainé. Il représentait la maison aux assemblées communautaires, et souvent, était illettré : il dépendait ainsi de ses cadets pour l’accès aux connaissances. Le pouvoir s’en trouvait partagé au sein de la Maison.

 

A partir du XVIIème siècle, l’Eglise catholique entreprend des réformes pour affirmer un dogme unifié, développer la formation des prêtres et à partir du XVIIIème siècle, le développement du savoir, qui passe par la lutte contre l’illettrisme. Dans, les vallées, l’organisation économique des confréries de prêtre autour du culte des morts s’effondre. Les familles n’ont donc plus à fournir des prêtres, qu’il faut désormais entretenir. Au XIXème siècle, l’enseignement primaire se développe, il est confié à des enseignants laïques : les familles remplacent donc les prêtres par des instituteurs, et les Pyrénées centrales deviennent exportatrices en instituteurs et enseignants. A la même époque, au moment de la restauration post révolutionnaire, l’Eglise alliée de la monarchie cherche à renforcer son emprise : elle lutte en particulier contre les libations et les aspects grandement païens des fêtes de la Saint Jean : c’est sans doute la raison qui explique la présence de cette toute petite chapelle, à 200 mètres du village.

 

Deuxième étape : Houtadaous

 

Remontons sur le chemin, en direction de Ris : quelques centaines de mètres plus loin, on entre dans un bois de noisetiers, et après un virage, on traverse un ruisseau aujourd’hui souvent à sec, le Galays.  Cet endroit s’appelle Houtadaous.

 

hountadaous

 

Houtadaous : la fontaine des « adaous », des fées, des lutins.

 

Au village de Cazaux-débat, la fontaine porte le nom de deux sources : Carrot (le rocher) et Heraoune (je ne connais pas l’origine du nom). Ces deux sources ont été captées au dessus du chemin, à Houtadaous, au début du XXème siècle. Jusque là, elles devaient rejoindre le Gallays à Houtadaous. D’où la référence aux fontaines, qui étaient perçues par la population, en particulier Carrot, comme une eau particulièrement pure. Les études menées par les services de l’action sanitaire depuis les années 1990 ont donné tort aux anciens, du moins dans l’état actuel de la science : cette eau est particulièrement chargée en arsenic, produit réputé pour améliorer les capacités pulmonaires, mais qui apparait être nocif à une certaine dose et à long terme.

 

Dans les croyances pyrénéennes ancestrales, la terre était le lieu des divinités. Elle était le lieu d’où sortait le soleil le matin et la lune le soir. Dans le langage commun, on entendait encore récemment « la lune est sortie » ou « le soleil est sorti ». Les sources, les grottes étaient le lieu ou se trouvaient des petites divinités, souvent féminines, les hadas. Ces divinités vivaient proches des hommes. Elles lavaient leur linge dans la source. Elles étaient considérées comme plutôt bienfaitrices : les voir portait chance. Elles étaient symbole de pureté, de blancheur. Elles étaient également appelées « Dame blanche ». On leur apportait à manger. Mais elles pouvaient aussi voler des enfants aux humains…

 

Troisième étape : la chapelle Notre Dame des Neiges, à RIS

 

On continue le chemin qui mène au village de RIS, et on tourne à gauche pour passer devant la fontaine du village. On gagne ensuite la crête par la route. Au sommet, à gauche, part le chemin qui mène à la chapelle Notre Dame des Neiges.

Notre dame des neiges

 

L’existence d’une chapelle Notre-Dame-des-Neiges à Ris est attestée depuis le 18e siècle au moins. En 1760, cette chapelle était le siège d’une confrérie du même nom, comptant 25 membres. Le petit sanctuaire était l’objet d’un pèlerinage le 5 août de chaque année. Abandonnée et pillée à la Révolution, la chapelle fut reconstruite entre 1878 et 1884, à l’initiative de l’abbé Cuillé. La bénédiction du nouvel édifice eut lieu le 24 octobre 1884.

 

la légende raconte que la chapelle de Notre-Dame des Neiges a été bâtie pour les raisons suivantes :

 

Isabéla Bordo plo jouéno                                                      Isabelle Borde, bien jeune
En tout gardan et sué troupét                                               Tout en gardant son troupeau
Dé ouo damo caou éro bisito                                               D’une dame eut la visite
Et caou démando u agnet                                                     Et qui lui demanda un agneau
Aquesto d’assi quéro mudo                                                 Celle d’ici resta muette
Nou arrespounou arré                                                           Et ne lui répondit rien
Ero net ara famillo                                                                   Elle s’en alla à sa famille
Qué sabou tout arrécounta                                                    A qui elle sut tout raconter
Alabets héro jouno hillo                                                          Alors cette jeune fille
Que coumença a parla                                                            Commença à parler
Aquéro béro et noble damo                                                    Cette jeune et noble dame
U ségoun cop qu’arréparech                                                 Une deuxième fois réapparut
Dap aquéro naïbetat d’amo                                                    Devant cette naïveté d’âme
Ero oueillero que prégaoué                                                    Cette bergère qui priait
Qué didaras at moundé det billatjé                                       Qu’elle dise aux gens du village
Qué bouy u aouta assi                                                             Quelle voulait un autel ici
En endrét dé oun trouboron et mié imatjé                           En un endroit où ils trouveront mon image
Et moundé nou poudien créyé en aquero apparicion       Les gens ne purent croire en cette apparition
Marie arrémpourta ero bittoiro                                                Marie remporta cette victoire
En oubtenguen lour coumbition                                             N’obtenant leur contribution
Per meillou lés coumbengué                                                  Pour mieux les convaincre
Et meillou les esclayra                                                              Et mieux les éclairer
Caou métou éro mo sus éro teste                                         Elle lui mit la main sur la tête
Es sués dits quey démouren emprimats                             Et ses dires en demeurèrent imprimés
Et souley qué crémaoué aquet dio                                        Le soleil brillant tout ce jour
Ets oubriés qué nous dpoudien suppourta                         Et les ouvriers ne purent supporter
Més aquéro calou                                                                      Davantage cette chaleur
Da oun éro damo apparriscou                                               Il advint que la dame apparut
Et cinq d’août, cinq pans de néou quey cayou                    Le cinq août, cinq pans de neige tombèrent
Alabets ets habitants nou houren mes arrébellés            Alors ces habitants ne furent plus rebelles
Et sanctuairo qué hou bastet.                                                Et le sanctuaire ils bâtirent.

 

[Traduction Jackie Estrade et Annie Séchoy - Août 2002]

 

La maison d’Isabelle la bergère existe encore et on voit sur le frontispice les caractères suivants gravés sur le marbre : D+CVIIVCVXXXIDIXD=DV

 

Madame Pelieu, qui a rédigé la monographie du village de RIS en 1885 indique aussi : « Je n’ai pas été assez heureuse pour connaître l’étymologie probable du nom ; autrefois on écrivait Arris au lieu de Ris. C’est tout ce que je sais ; les anciens parchemins que j’ai consultés sont muets là-dessus. »

 

La légende indique aussi que la neige tomba, le 5 aout, jour du pèlerinage.

 

Que signifie cette légende ?

 

L’ancien nom de Ris, Arris, semble être en lien avec le nom d’un dieu retrouvé sur un autel votif à Loudenvielle : Arixo. Le site doit être un très ancien lieu de pèlerinage. Arixo était le dieu des montagnes ou des forêts.

 

La neige en aout était le signe, dans une société pastorale, de la nécessité de redescendre les troupeaux de la montagne.  Beaucoup de légendes de ce type indiquent que les bergers doivent aller s’installer plus haut, ou plus bas. Le nom du lieu ou se situe la chapelle, le Pradau, indique également la finalité pastorale du site.

 

La confrérie de prêtres doit être très ancienne. A Cazaux Débat, il existe des traces d’une installation de moines ou de prêtres, à travers des vestiges d’édifices religieux réemployés dans deux fermes (Bégué et Davezan).  Le porche de l’église et la pierre se trouvant à droite pourraient aussi avoir appartenu au même ensemble. La carte de Cassini, qui date de 1760, mentionne Notre Dame des Neiges comme une chapelle lieu de pèlerinage.

 

Les évènements qui se sont déroulés à Ris en 1792 semblent avoir été très violents : un incendie a ravagé l’église du village et certaines maisons, et la chapelle Notre Dame des Neiges, pourtant nettement à l’extérieur du village, a également été détruite. Il y a eu la volonté manifeste de détruire un lieu symbolisé comme représentatif de la puissance du clergé dans le pays.

 

La reconstruction de la chapelle  a donc eu lieu au XIXème siècle, où apparait également la légende d’Isabelle Borde, contemporaine de Bernadette Soubirous à Lourdes.  Le pèlerinage n’a pas connu la même destinée…

 

Photo0051

 

Quatrième étape : le Pla dero croua et le rocher de la Pène

 

On passe devant la chapelle de Notre Dame des Neiges, et on continue sur le sentier qui longe la crête.

Au bout du sentier, on arrive au lieu dit « le Plaouen » et derrière, le lieu dit « Pla dero Croua ».

 

IMGP1155

 Le rocher de la Pène et au dessus, le pla dero croua

 

A Cazaux-Débat, la légende raconte qu’il y avait eu des Miquelets installés là. Ils étaient devenus les croquemitaines du village : les parents racontaient  à leurs enfants que s’ils ne mangeaient pas leur soupe, les miquelets reviendraient, les emporteraient au loin. Et les enfants mangeaient leur soupe (d’autant que les temps étaient durs et la soupe, le plat principal).

 

La légende des miquelets ne repose sur aucun fait historique établi. Il n’y a pas d’archive indiquant que des miquelets se soient installés au dessus du village de Cazaux-Debat pour attaquer les environs.

 

Les miquelets étaient des soldats de l’infanterie de montagne au service de l’archiduc d’Autriche, prétendant au trône d’Espagne du temps de Louis XIV. Ils venaient de Catalogne et d’Aragon. Plus tard, des compagnies de miquelets, des partisans, furent constituées pour lutter contre les troupes de Napoléon en Espagne.

 

Le pla dero croa

Le pla dero croua

 

Toutefois, l’histoire est complexe. Jusqu’au XVIIème siècle, le pouvoir central, même seigneurial, a beaucoup de mal à s’imposer dans les vallées. Les différentes communautés villageoises se défendent contre les incursions d’autres communautés, d’autres vallées. Ainsi, la situation de Cazaux-Débat est une situation frontalière : de l’autre côté de pla d’ero croua, ce sont les 4 vallées et le comté d’Aure.  Sur l’autre versant, le village de Lançon fait également partie des quatre vallées. Cazaux-Debat, comme Jezeau, Ris et Bordères-Louron, fait partie des apanages des seigneurs d’Espagne, dont le château est situé dans la région de Montréjeau. De plus, la communauté de Cazaux-Debat est apparue tard comme communauté séparée de Ris. En conséquence, elle a peu de montagne, ce qui constitue un handicap certain pour avoir des troupeaux en nombre. Il est donc bien possible qu’il y ait eu des arrangements pour faciliter l’installation de « soldats de fortune », à un moment de l’histoire, sur un lieu particulièrement propice pour surveiller la circulation des troupes et des marchandises tant sur la route de la vallée d’Aure que sur celle du Louron.

C’est l’endroit des fantômes au visage patibulaire…

 

Cinquième étape : la chapelle de Tourrens

 

On redescend du Rocher de Cazaux par un chemin qui passe au dessus d’une antique bergerie. Attention au fil de fer qu’un éleveur indélicat a cru malin de mettre en travers du chemin.

 

En arrivant au chemin perpendiculaire à la pente, on prend à droite, et après un tournant, on aperçoit un sentier en contrebas : il mène à une petite chapelle, dédiée à la vierge : la chapelle dites « des torrents ».

 

ND de Tourrens

 

Ce lieu est au bord d’un ravin, et le chemin menant à Arreau depuis le port de Peyrefitte (situé au dessus du lac de Bordères) passait à proximité. Ce chemin était important car il y avait du trafic entre la vallée de Barousse et la vallée d’Aure.

 

Il n’y a pas de torrent en cet endroit. Toutefois, il faut noter qu’en 1978, d’importants éboulements avaient eu lieu autour et au dessus du village de Cazaux-Debat, menaçant même le village en plusieurs endroits. La route menant au village avait été coupée. Un torrent de boue avait dévalé depuis le Plaouen jusqu’à la Neste, en passant à proximité de la  chapelle.

 

Il semble donc que le nom de chapelle des torrents soit une déformation du nom du lieu : chapelle de Tourens, qui ne signifie pas du tout « torrent » mais loin du centre (tour signifie loin : Tourmalet, la montagne lointaine, ancien nom du Pic de Midi de Bigorre). Le centre est le village. La chapelle de Tourens se trouve sur un axe partant de la chapelle Saint Jean passant par le village, ce dernier étant a égale distance des deux chapelles. Ces deux chapelles constituent donc des bornes, au sud et au nord du village, placé sous patronage divin. Le dieu des catholiques depuis le XIXème siècle, avant, c’est plus confus.  

 

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